T. Bidegain et N. Debré - IGBMC © V. Muller
 
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La scripte : le tournage à la trace

 

Comme l’indique son nom anglais, continuity supervisor, la scripte est là pour veiller à la continuité du film. Durant le tournage, puzzle grandeur nature, elle veille à ce que chaque pièce puisse parfaitement s’emboîter aux autres.

Et comme l’indique son étymologie, elle est la greffière du plateau, assurant le suivi de la production et la mémoire du tournage. C’est d’ailleurs, historiquement, sa première fonction, qui lui valait en France le nom de « secrétaire de plateau ».


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En préparation : chercher la petite bête

Scénario annoté - MikeLa préparation de la scripte doit être très minutieuse.

Elle commence par la lecture, attentive et maintes fois répétées, du scénario. « Nous sommes les gardiennes de la cohérence de l’histoire, indique Estelle Rousselot, scripte de fiction et de télévision. Elle doit avant tout être limpide dans notre esprit. C’est pour cela que je m’immerge totalement dans le scénario et pointe tout ce qui me paraît illogique, anachronique ou ce que je ne comprends pas. »

Vient ensuite la phase de pré-minutage, à effectuer de préférence seul, à l’abri des regards indiscrets : il s’agit de faire semblant de jouer chaque séquence à voix haute, en se chronométrant. Même les scènes de bagarre ! Rendu à la production, le pré-minutage est indispensable pour prévoir le format du film et le plan de travail

L’étape suivante est la préparation de la continuité, particulièrement utile au HMC. C’est grâce à ce document que scripte, coiffeuses, maquilleuses et habilleuses pourront s’y retrouver dans la mosaïque du tournage et dans l’évolution des personnages. La scripte y épluche le scénario de fond en comble et met en exergue tous les éléments sur lesquels il faudra veiller : une barbe qu’on rase, une cicatrice qui cicatrise, un vêtement qu’on salit…

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Sur le plateau : témoignages d'attention

© Benoit LinderDifficile de louper la scripte sur un plateau. Entre ses cahiers, ses stylos multicolores et son chronomètre autour du cou, elle est tout œil tout oreille et semble avoir quatre mains.

Sa journée commence par une visite au HMC pour faire le bilan des tenues et coiffures de la journée.
Elle assiste ensuite à la mise en place du réalisateur. Celui-ci revoie le découpage des séquences de la journée, dont la scripte doit avoir une idée précise puisque c’est elle qui numérote les plans. Saisir la manière dont le réalisateur imagine le découpage l’aide également à rassembler des données pertinentes pour le montage.

De manière plus générale, la scripte entretient avec le réalisateur un rapport particulier : "toujours à ses côtés, s’enthousiasme Estelle Rousselot, nous sommes là pour récolter à chaud toutes ses impressions, bonnes et mauvaises, sur chaque prise". Une position privilégiée expliquant que certains réalisateurs ont leur scripte attitrée, collaboratrice fidèle et précieux soutien technique.

La scripte jongle ensuite, toute la journée, entre deux tâches dont le tournage ne saurait se passer.

Les raccords

C’est sa fonction la plus connue et la plus complexe. Elle ne doit rien laisser passer, même ce qui pourrait apparaître, à tort, comme une broutille. "Le rôle de scripte est à mon sens capital, estime la jeune secrétaire de plateau. De mauvais raccords dans un film, c’est le risque de faire décrocher le spectateur, alors que j’ai envie de l’emmener le plus loin possible dans l’histoire."

Pour éviter de n’être "pas raccord", elle focalise son attention sur :

  • Le look des acteurs. Elle vérifie que pour telle séquence, ils portent bien de la même manière, les mêmes vêtements, les mêmes accessoires, dans le même état, que dans les séquences raccords déjà tournées. La coupe et l’aspect des cheveux, du visage, voire du corps dans le cas d’un tournage très étalé dans le temps, sont autant d’éléments à vérifier. Imaginez la catastrophe si d’une séquence à l’autre un acteur prenait trois kilos et perdait son bronzage!

  • Les accessoires de jeu et au décor. Un verre de vin, un croissant grignoté, un journal froissé ou une cigarette, tout doit être à la même place, dans le même état, jusqu’à l’heure de la pendule à l’arrière-plan.

  • Le jeu des acteurs, car un raccord peut être fait sur le mouvement d’un comédien. D’une prise à l’autre, leurs gestes, l’attitude et la vitesse avec laquelle ils bougent doivent donc être similaires, mais aussi placés sur les mêmes mots du texte. La scripte doit aussi pouvoir retenir un état émotionnel, comme un niveau de colère ou de tristesse, tâche délicate puisque faisant appel à la subjectivité.

  • Les éléments techniques. La lumière, le filtre utilisé, les mouvements de caméra, mais aussi sa hauteur, sa vitesse de déplacement, voilà ce qui constitue les « raccords techniques », qui, s’ils sont ratés, peuvent être bien plus remarqués que la disparition d’une tasse sur une table.
© BAT ACAComment fait-elle pour retenir tout ça ? Elle note, tout.
D’abord pendant les répétitions, puis sur le tas, pendant les prises. Elle peut dessiner aussi, des attitudes, des gestes. Enfin, elle se sert de photos raccords, mais avec méfiance. A l’époque du Polaroïd, les photos n’étaient pas assez fidèles aux lumières et aux couleurs. Aujourd’hui, c’est plutôt par peur d’un changement de dernière minute, survenu après la photographie, que la scripte préfère ses notes.
La rapidité avec laquelle elle doit sauvegarder toutes ces informations demande à la scripte de mettre au point sa propre méthodologie et un système personnel de codes, d’abréviations et de couleurs. Pour tout autre qu’elle-même, son scénario est ainsi un vaste gribouillis illisible.

"Nous ne pouvons, malgré tout, pas tout voir et tout mémoriser", nuance Estelle Rousselot. D’autant plus qu’elle doit, en même temps, marquer les claps, pointer les différences entre chaque prise, les chronométrer et noter les impressions du réalisateur ! "La première chose à apprendre est donc de savoir prioriser les détails."
Heureusement pour elle, chaque corps de métier est attentif à ses propres raccords et la scripte joue surtout un rôle de vérification. Elle travaille donc en étroite collaboration avec tous, notamment l'accessoiriste et le HMC. Mais elle est la référence en la matière et doit avoir la réponse au moindre doute.

Après tout ça, on comprend mieux la hantise de toute scripte : les modifications de scénario en plein tournage…

Les rapports

Entre deux prises, la scripte ne se repose pas. Elle profite au contraire de ces petits moments, précieux mais jamais suffisants, pour rédiger les rapports qu’elle doit remettre aux uns et aux autres au fil du tournage:

  • Le rapport scripte, ou rapport montage. Destiné au monteur afin qu’il remette le puzzle en place, il contient la description de chaque plan et les détails et commentaires de chaque prise.

  • Le rapport image. Il est destiné au laboratoire et concerne toutes les informations relatives au développement du film : le format, le métrage s’il s’agit de pellicule, le time code ou le numéro de clip si le film est en vidéo; le minutage ainsi que les prises à tirer.

  • Le rapport de production, qui suit pas à pas la progression du travail. Il doit être établi avec précision car il a valeur juridique. La scripte y recense, chaque jour, la présence et les horaires des techniciens, comédiens, renforts et figurants. Elle y note l’avancement par rapport au plan de travail, la présence éventuelle d’un bébé, d’une arme ou d’un animal sur le plateau, ainsi que tout accident de personne ou de matériel.

  • Le journal de bord. Dans le jargon du cinéma, on l’appelle "mouchard" car y est reporté chronologiquement l’utilisation du temps sur le tournage : l’heure à laquelle on répète, celle à laquelle on tourne, on change de plan, on installe ou on démonte.
Rapport montage - Bleu HorizonContrairement à son scénario et sa continuité, documents personnels de la scripte, les rapports doivent être lisibles par tous. Elle doit donc les rédiger "au propre" le soir, au sortir du plateau, car dans la journée le temps lui manque cruellement.

Il lui faudra aussi, une fois rentrée, confronter son pré-minutage au minutage réel pour déterminer la durée utile, c’est-à-dire celle utilisable pour le film. Elle sauvegardera les photos prises et les classera par numéro de séquences. Enfin, elle préparera les raccords du lendemain, à l’aide des notes et des photos déjà prises sur les séquences raccords.

Ce n’est qu’après l’ultime prise que la scripte pourra vraiment se reposer car elle vit "en permanence avec le film entier. Impossible de cloisonner les séquences, chacune est reliée aux autres. C’est une relation très étroite avec le film, qui ne s’arrête qu’à la fin du tournage".

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Au quotidien : plume tout-terrain

Il va sans dire que ce métier demande énormément de concentration, d’investissement et de mémoire. "Il faut faire attention à ne pas se laisser aller à la rêverie ou à la contemplation des acteurs, même lorsque la fatigue s’accumule", prévient Estelle. Organisation et méthodologie sont d’autres qualités utiles pour gérer tous ces papiers, comme la résistance aux intempéries et à l’inconfort, car "rien n’est plus difficile que d’écrire sous la pluie !".
Intense, son travail est aussi "solitaire, mais en équipe" puisqu’elle a besoin de travailler en relation avec tous les membres de l’équipe, les raccords concernant tous les postes. "Nous avons surtout la chance d’être toujours sur le plateau, au cœur du processus créatif ", conclut la scripte.

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Portrait

 
 
© Droits réservésEstelle Rousselot a étudié l’audiovisuel sous l’angle de la production. Rapidement, le hasard lui offre de s’essayer au poste de scripte. Un métier coup de cœur qu’elle ne quittera plus. Après avoir été assistant scripte sur le téléfilm Diane, femme flic, elle a veillé aux raccords de nombreux courts-métrages (La 7ème poule en 2010) et de son premier long, Mike, en 2010. Parallèlement, elle exerce en tant que scripte édition pour Arte et France 3.