T. Bidegain et N. Debré - IGBMC © V. Muller
 
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Le repéreur : place à part

 

Repéreur est un métier en plein développement depuis quelques années. Auparavant, les repérages des décors naturels étaient surtout effectués par le régisseur général ou les assistants réalisateurs. Mais la réduction du temps de tournage - le temps, c’est de l’argent- conduit aujourd’hui les productions à se tourner vers ces professionnels du bon lieu.


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Le travail du repéreur


Par définition, le repéreur a pour mission de trouver les endroits qui deviendront les décors d’un film. Son travail se situe uniquement en amont, il ne fait pas partie de l’équipe des techniciens du plateau. Il a pourtant toute sa place parmi les métiers du tournage, car sans décors, point de film.


Avoir l’œil et le bon

Le repéreur arrive au plus tôt dans la phase de préparation. L’on pourrait même dire que sa tâche est de préparer la préparation, car le travail de tout le reste de l’équipe, de la régie notamment, ne peut commencer que lors de la validation des décors.
Il rencontre ainsi les premières personnes engagées sur un projet : le réalisateur, son premier assistant et le directeur de production. Chacun d’eux va avoir ses propres priorités: le réalisateur souhaite le meilleur décor ; son assistant, le décor le plus pratique ; le directeur de production, le moins cher. Même si le dernier mot revient au réalisateur, au repéreur de tout faire pour concilier ces requêtes avec une exigence première : dénicher LE lieu qui lui fera dire : "c’est ici !".

Ses prospections commencent dans le texte : il lit le scénario et en dégage toutes les informations utiles à saisir la nature de chaque décor. La phase suivante est bien plus délicate : trouver dans la réalité les lieux parfaits de la fiction. Le temps de recherche qui lui est imparti varie selon le projet et, bien entendu, le budget. La production peut lui indiquer les décors prioritaires ou le laisser s’organiser à sa guise. Il peut disposer de plusieurs semaines – 7 à 8 semaines pour un long-métrage représente une durée confortable mais souvent infidèle à la réalité- ou n’être embauché que quelques jours pour dénicher un unique décor. Plusieurs repéreurs peuvent même intervenir sur seul projet.

Il n’existe pas de règle en la matière, hormis l’essence de son rôle : armé de son appareil photo ou d’une caméra, le repéreur sillonne de long en large sa région à la recherche de terrains propices. "C’est presque toujours quelqu’un du coin", explique Gontran Froehly, dans le métier depuis plusieurs années. "Connaître sa région est très utile, parce qu’on peut faire appel à des souvenirs, des images et des sensations attachés aux lieux.  Cela permet aussi, à la longue, de gagner du temps, car on finit par composer un catalogue de décors qu’on peut proposer sans repartir à la chasse sur chaque projet, sauf demandes très particulières." Bien souvent, le hasard fait le reste.

Une fois sa sélection faite, le repéreur soumet souvent ses trouvailles au chef décorateur pour une validation préalable. Puis il s’improvise guide et fait visiter au réalisateur et directeur de production les lieux qui l’ont marqué. A moins que la distance ou la course du temps ne l’oblige à présenter ses trouvailles en photos, vidéos, mais aussi schémas récapitulant la disposition des lieux et leur exposition au soleil.
Si le directeur de production valide le budget, seul le réalisateur a le dernier mot sur les décors. Ceux-ci validés, le travail du repéreur est terminé tandis que le reste de l’équipe commence à peine le sien. Notons toutefois que les repérages peuvent se poursuivre après le début du tournage. Une situation qu’ "il vaut mieux éviter car la gestion du planning et de la disponibilité des comédiens devient alors très complexe".

Du côté de chez vous

Si la prospection est un travail solitaire, le relationnel prend ensuite le relais : "lorsqu’on a trouvé des lieux intéressants, on va à la rencontre de ceux qui les occupent, détaille le repéreur alsacien. D’une part pour leur proposer de louer leur habitation à la production, synopsis à l’appui, d’autre part pour leur expliquer ce qu’est un tournage, les contraintes inhérentes, la grille de rémunération. Je tiens beaucoup à ce travail pédagogique parce que les propriétaires ne s’imaginent jamais à quel point un tournage est envahissant !"
Tellement envahissant que le relogement des propriétaires est systématiques dès que le tournage excède deux jours. La cohabitation n’est tout simplement pas envisageable entre le quotidien des occupants et les besoins de l’équipe, qui utilisera le moindre centimètre carré disponible pour stocker son matériel. Quant aux tarifs, ils fluctuent selon les projets, la surface et le type des lieux, selon la durée d’occupation aussi.
"L’accueil des particuliers est toujours très agréable, du moins en province, nuance Gontran Froehly. Il y a un réel enthousiasme à accueillir un tournage, même si les motivations sont très variées : la curiosité de voir un tournage de l’intérieur, approcher un acteur connu, frimer au nez des copains, avoir besoin d’argent, ou même vouloir inscrire la mémoire de sa maison sur la pellicule…".

Pour les lieux publics, on ne parle plus de location, mais d'autorisation que la régie devra récupérer auprès des autorités compétentes une fois que le lieu sera validé par la mise en scène. C’est ensuite les commerçants concernés qu’il faudra convaincre, en payant par exemple une compensation du chiffre d’affaire perdu pendant la fermeture des boutiques.

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L’envers du décor

La seule qualité que l’on exige a priori d’un lieu, c’est être le plus juste par rapport à l’histoire qui va s’y tenir. Il doit néanmoins répondre à certains critères. Celui de la distance d’abord. Le manque de temps et d’argent pousse les productions à restreindre le périmètre des différents décors d’un film à une cinquantaine de kilomètres autour du QG de la production, souvent installé dans l’hôtel de l’équipe.

Puis surgissent les contraintes techniques liées à chaque lieu: être accessible, surtout pour les électriciens et machinistes, et peu bruyant pour faciliter le travail de l'ingénieur du son. "Le son est la seule chose vraiment rédhibitoire, un parquet qui grince peut rendre un appartement magnifique inutilisable, précise notre repéreur. Et puis il y a des détails à ne pas négliger : éviter, par exemple, un appartement au cinquième étage, au risque de se mettre tous les techniciens à dos !"

Malgré tout, un lieu parfaitement adapté au scénario pourra être choisi en dépit de sa trop petite taille ou du brouhaha environnant. L’objectif principal est bien de satisfaire le projet, avant de contenter ceux qui y travaillent.  "Il ne faut pas se laisser aveugler par les contraintes techniques, d’autant plus qu’on peut toujours s’arranger, conseille Gontran Froehly. J’ai par exemple le souvenir d’une maison si immense que nous avions pu y tourner six séquences. Chaque pièce avait été aménagée de manière à simuler un autre lieu. Le genre de studio improvisé qui arrange tout le monde !"

Il existe en revanche des décors où tourner relève du parcours du combattant. Les supermarchés, par exemple, sont souvent difficiles d’accès, pour des raisons économiques notamment. "Il faut alors s’arranger et tourner très tôt le matin pour avoir fini lorsque le magasin ouvre ses portes", explique Gontran.  Les hôpitaux sont encore plus compliqués à investir, moins pour des raisons d’hygiène que parce qu’un hôpital ne peut pas fermer ses portes aux malades. Quant aux commissariats, ils sont tout simplement interdits aux équipes et doivent être recréés en studio.

En somme, le repéreur tient une place à part dans le processus de préparation. Du flair et une bonne connaissance de sa région sont essentiels, mais insuffisants. Nul repéreur n’est censé ignorer l’histoire, l’architecture et l’art, afin de différencier un bâtiment néogothique d’un néo roman. Il lui faut enfin savoir "vendre" ses décors pour le plus grand bonheur de tous : un repérage efficace annonce une préparation en bonne voie.

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Portrait

 
 
© Droits réservésGontran Froehly a débuté sa carrière comme assistant mise en scène. Passé 1er assistant réalisateur, il a orchestré de nombreux courts et moyens métrages (La Confiance de Franck Vialle en 2011). Depuis 2008, il sillonne également sa région sous la casquette de repéreur. Il a déniché, entre autres, les décors des Invincibles 1 et 2 (2008 et 2009), de Xanadu (2010) et Tous les soleils (2010).