T. Bidegain et N. Debré - IGBMC © V. Muller
 
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La régie : aux frontières du réel

 

La régie a la particularité de s’occuper de tout ce qui n’est pas directement lié à l’art cinématographique. A la lisière du tournage et du monde réel, elle rend possible la fiction par ce qu’elle a de plus concret : la logistique. Comme la définit Michel Woch, ancien régisseur et actuel responsable du bureau d’accueil de tournages de la Région Alsace,  la régie est "le domaine des mille et un détails qui semblent insignifiants mais sont indispensables au travail de chacun". Pas de régie, pas de tournage. Pourtant, comme un édifice cachant sous terre ses fondations, son travail acharné demeure par définition invisible aux spectateurs.


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En préparation : le squelette du tournage

© Benoit LinderLe régisseur général, chef de poste, travaille directement et étroitement avec le directeur de production, son vrai "patron". La production l’embauche tôt, car il sera rapidement  l’intermédiaire  de tous les autres techniciens, du réalisateur à la décoration, en passant par le chef opérateur, le chef machiniste et autres électriciens.

Lorsque le régisseur général arrive sur un projet, la production sait seulement dans quelles villes ou régions elle souhaite tourner et possède une moyenne de la durée de tournage. Du travail de la régie va fortement dépendre la suite de l’aventure.

Sa première mission concerne les repérages, du moins techniques. Si le recours aux repéreurs professionnels est de plus en plus fréquent, le régisseur général y a encore une part de responsabilité. Il accompagne les autres chefs de poste, et le réalisateur bien entendu, pour analyser les lieux. Le regard qu’il porte sur eux est pragmatique : c’est la possibilité de tourner sur place qu’il questionne. "Tourner impose des tas de contraintes", explique Michel Woch. Et Gabi Goubet, régisseur adjoint, de détailler : "il faut que les camions puissent accéder et stationner à proximité du décor, qu’un groupe électrogène et des branchements soient installés, que des loges soient disponibles. Il faut aussi que les nuisances sonores soient minimales et que des travaux ne soient pas prévus dans le coin. Entre autres." En plus de la réalité du lieu, le régisseur général s’adapte à la réalité du tournage. Si des éléments gênent les découvertes, à lui de prévoir leur "disparition" à l’écran, en coopérant avec la décoration. "Il faut de même prévoir le blocage de la circulation si nécessaire", ajoute Michel.

Certains de ces paramètres, tels l’accessibilité ou le bruit, sont des constantes. D’autres se modifient selon le scénario ou les lieux eux-mêmes. Le régisseur général doit donc y voir clair dans les exigences de chaque projet. En tant qu’intermédiaire, reliant et survolant tous les postes, il doit surtout être capable de connaître, comprendre et anticiper les contraintes de tous les autres.

Après avoir jugé les décors opérants, la régie les rend légalement et techniquement utilisables. "Ce qui signifie d’abord avoir le droit d’y débarquer à cinquante pour y poser projecteurs et caméra", précise Gabi Goubet. A ce stade, il devient un entremetteur entre la production et les instances publiques, les élus locaux et les propriétaires des futurs lieux de tournage afin d’établir avec les uns et les autres des autorisations et les conventions  de tournage. Patient mais tenace, il fait son possible pour plier le réel aux exigences de la fiction, et inversement.

Pour le soulager d’une part de cette phase assez lourde,  le régisseur adjoint entre en scène. Il récupère les autorisations obtenues et tentent de faire signer les autres ; qu’il s’agisse d’autorisation de tournage, de stationnement ou d’installation de matériel sur le domaine public. Il doit aussi trouver des loges ou des salles vides, négocier les prix des décors et du matériel et préparer les itinéraires de l’équipe, parce qu’ "on n’est jamais trop prudent".

Parallèlement à l’administratif, la régie s’attèle à la logistique proprement dite en préparant l’installation des autres équipes. Ce qui se traduit par la mise en œuvre d’une chorégraphie poids-lourd. "Il nous faut d’abord connaître le découpage, pour ne pas installer la logistique dans le champ, puis gérer le ballet de tous les camions. Et il y en a beaucoup : costumes, accessoires, machinerie, électricité, image, son,…chacun à le sien, sans compter la décoration qui en a plusieurs  et nos propres véhicules", explique Michel Woch.  Sans compter non plus les loges et la cantine qui nécessitent des raccordements à l’eau et l’électricité ; le ventousage consistant à réserver physiquement les places des véhicules, qu’il pleuve, vente ou neige ; la recherche d’un restaurant qui accepte de s’adapter au rythme de vie d’un tournage dans le cas ou l’implantation d’une cantine est impossible.

La régie doit enfin garantir le tournage de tout risque. Les dangers d’une scène de cascade exigent du SAMU une présence préventive, comme le blocage d’une rue fait appel à la police ou la gendarmerie. "Plus généralement, précise Gabi, nous partageons la responsabilité de la sécurité avec le chef machiniste : il y veille sur le plateau, nous surveillons tout le reste."

La phase de préparation est donc pour la régie l’organisation matérielle et administrative des coulisses du tournage, sans dépasser le budget fixé par la production. Heureusement, des missions plus artistiques viennent contrebalancer l’activité dense des régisseurs. « Il est de notre ressort, note Michel, de trouver à partir du dépouillement les véhicules  de jeu et les très gros accessoires, comme un cheval et sa carriole. C’est pour nous l’occasion de participer un peu à ce qui se verra à l’image ». 

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Sur le plateau : ils courent, ils courent… les régisseurs

© Benoit LinderUne préparation bien ficelée assure à la régie une longueur d’avance. Quand débute le tournage, elle se penche déjà sur les jours suivants. Elle est alors assez disponible pour répondre à toutes les requêtes émanant du plateau. Et elles sont nombreuses.

Tous les techniciens s’accordent à dire que les journées des régisseurs sont les plus longues. Premiers sur le pont, ils s’occupent de l’ouverture des loges et installent le HMC. Ils procèdent ensuite à l’ouverture des décors, "ce qui ne veut pas dire y mettre un coup de clé, nuance Michel Woch, mais sécuriser les lieux, surtout la décoration : mettre de la moquette pour préserver le parquet par exemple, ou mettre une pièce à disposition pour le stockage du matériel". A l’arrivée du reste de l’équipe, ils guident les véhicules techniques qui ne savent pas où se garer, ni où décharger leur matériel. Sans oublier de préparer la table régie, une table où croissants et café chaud attendent les collègues.

Vient ensuite le petit "rituel du matin". Réalisateur, chef opérateur, régisseur général ou adjoint et scripte se réunissent. Ils font le tour des décors et se remémorent les séquences à tourner dans la journée. "C’est le moment d’être très attentif, pointe Michel Woch, car ce débriefing permet non seulement de connaître le programme du plateau, mais aussi  de se faire une idée globale de ce que sera la journée et des besoins qu’il faudra anticiper."

La journée de tournage n’est pas identique pour tous les régisseurs.
Les assistants et stagiaires régie véhiculent les comédiens de l’hôtel au plateau et courent en tous sens pour amener à l’un ou l’autre poste de petites choses manquantes : des clous, un projecteur, du papier toilette ou du café.

Pendant ce temps, le régisseur adjoint reste sur le plateau et veille au bon déroulement du tournage. Il vise les feuilles de service avec son chef de poste et gère les va-et-vient des comédiens entre loges et plateau. Mais il est surtout une force d’action, un remède contre tous les empêcheurs de tourner en rond, capable d’audaces insoupçonnées pour faciliter le travail de ses collègues : "aider un serveur à ranger une terrasse de 200 places parce que ça gène dans le fond du plan, convaincre un employé de mairie de rester après la fermeture pour récupérer des autorisations, tenir une bâche sous la pluie pendant une heure pour protéger un projecteur, ralentir ou bloquer la circulation, réveiller un inconnu à 22h pour qu’il déplace sa camionnette, … voilà tout ce qu’on peut être amené à faire", détaille Gabi Goubet. Le régisseur adjoint, comme les autres d’ailleurs, passe ainsi la majeure partie de son temps au téléphone. 

Quant au régisseur général, il rédige dès la fin de la préparation la bible de tournage puis s’occupe déjà des décors suivants. Il est aussi celui qui autorise, ou pas, la venue sur le plateau de personne extérieures. C’est par lui que journalistes et élus doivent passer pour pénétrer un lieu considéré à risques et où l’on tente souvent de préserver la magie du cinéma. D’un point de vue global, comme le confirme Michel Woch, les régisseurs sont "l’interface entre le plateau, sorte de monde parallèle où se créer une fausse réalité, et le monde réel qui continue sa route. Ces deux univers s’ignorent mutuellement. Il nous faut pourtant adapter les impératifs de l’un à l’autre, surtout ceux de la vraie vie aux exigences du tournage, pour que l’équipe puisse travailler dans les meilleures conditions".

Enfin, poursuit-il, "un tournage est une course de fond, pas un sprint". Le régisseur général ménage donc son équipe et la maintient opérationnelle et efficace pendant toute la durée du tournage, 10 semaines en moyenne.

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Après la dernière prise : connectée au réseau

Dès le dernier jour de tournage, la régie se lance dans ses rendus. Pendant plus ou moins une semaine, elle remet à qui de droit le matériel et les locaux loués. Pour le régisseur général, c’est surtout l’heure des gratifications : entre remerciements et petits cadeaux, il fait savoir à tous ceux qui ont permis au film d’être tourné - commerçants, institutions, particuliers- combien cette participation indirecte est essentielle. Anticipant déjà sur d’éventuels prochains projets, il entretient son carnet d’adresses. Et il a raison : "on ne laisse pas derrière soi une "terre brûlée" et des gens mécontents si l’on souhaite revenir un  jour", pointent nos régisseurs.

Le film en post-production, la régie peut enfin prendre un repos bien mérité, car il n’est plus question de logistique. Il ne restera plus au régisseur général qu’à valider la section remerciements du générique, des mois plus tard, lorsque le film sera monté.

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Au quotidien : aimable débrouillard

Une journée de tournage, c’est pour la régie une grande inconnue à équations multiples. Ce qui fait à la fois le charme et la difficulté du métier. Mieux vaut être réactif et maîtriser le système D pour improviser sans bémol. "Les sens de l’adaptation et du relationnel sont d’autres qualités essentielles pour être un bon intermédiaire en le réel et la fiction", note Michel avant de conclure : "en permanence au contact, à l’écoute et au service des autres, il faut savoir être toujours disponible sans jamais s’oublier soi-même".

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Portrait

 
 
© Droits réservésGabi Goubet a découvert la régie a 18 ans, un réel coup de cœur. Il devient donc tout naturellement, dès la fin de ses études d’arts appliqués, régisseur adjoint sur des courts puis des longs-métrages : La ville de Sylvia (2006), Le septième juré (2007) ou encore Les Invincibles (2008).  Il a également réalisé de nombreux courts, clips et documentaires, dont récemment Ceux du cinéma.






 
 
Michel Woch est cadreur de formation et débute sa carrière en tant qu’opérateur prise de vues pour la télévision. Il se tourne par hasard vers la fiction et débute en régie. Il s’essai à l’assistanat mise en scène et à la production avant de se tourner définitivement vers la fiction pour la télé et le cinéma ou il exerce en tant que régisseur puis régisseur adjoint. Il met aujourd’hui ses connaissances du monde de l’audiovisuel au service du Bureau d’Accueil des Tournages de la Région Alsace.