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L’équipe décoration : faire parler les murs

 

Le cinéma a commencé son histoire en studio. Puis il s’est tourné, depuis la Nouvelle Vague surtout, vers les décors naturelles. Si cela engendre des modifications dans le travail de décoration, il ne s’en trouve pas amoindri pour autant.

Quoi de plus normal puisque le cinéma exprime le dedans par le dehors ? Le décor y est un acteur principal, qui traduit plus ou moins explicitement le monde intérieur d’un personnage, l’imaginaire d'un réalisateur. Le travail du décorateur, comme le définit Valérie Elder-Fontaine, chef décoratrice, "c’est donner vie à un espace, lui donner une âme. C’est faire entrer le personnage dans une histoire lorsqu’il entre dans un lieu".

Équipe dans l’équipe, la décoration fait appel à des compétences aussi artistiques que techniques et rassemble des métiers diversifiés : le chef décorateur, ses assistants, le régisseur d’extérieur, l’accessoiriste, l’ensemblier, les infographistes, les ouvriers (peintres, charpentiers, maçons, sculpteurs, ripper),… il faut bien des mains pour bâtir une histoire.


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En préparation : tactiques esthétiques

© Benoit Linder"Une bonne préparation, c’est d’abord une très bonne lecture du scénario", conseille Valérie Elder-Fontaine. La première étape de l’équipe décoration, sous l’impulsion du chef décorateur, est de s’immiscer entre les lignes de l’histoire. La rencontre avec le réalisateur est donc "primordiale pour entrer dans son imaginaire, précise-t-elle. Nous ne parlons pas forcément le même langage : le nôtre est plutôt esthétique, plastique ; le sien plus onirique. Notre travail commence par cette part de psychologie qui  nous amène à trouver une communication esthétique".

Si certains réalisateurs n’ont pas réfléchi à un univers précis et s’en remettent totalement au chef décorateur, d’autres savent très distinctement ce qu’ils veulent, ce qui oblige l’équipe à restreindre ses points de vue. Dans tous les cas, le but est toujours le même : trouver le bon décor, c'est-à-dire "un décor invisible, qui ne se laisse pas sentir comme fabriqué et qui t’émeut" précise la "chef déco" avant d’ajouter qu’"un bon décor, ce n’est pas forcément un décor beau, c’est un décor juste".

Aux "repérages psychologiques" succèdent les repérages techniques auxquels assiste le chef décorateur. Il y projette concrètement ses idées et "y apporte son savoir en pointant ce qui est ou non réalisable, transformable, pour essayer d’amener le réalisateur le plus loin possible par rapport à la réalité des lieux", ajoute Valérie Elder-Fontaine. Les repérages, c’est aussi le moment de faire des photos très précises qui permettront à l’équipe de remettre la place en l’état et à l’identique après le tournage.

A l’heure de la conception, le "chef déco" réunit autour de lui son équipe, et plus particulièrement l’ensemblier, le chef constructeur et le chef peintre. Ensemble, ils imaginent comment réaliser les décors décidés avec le réalisateur.

Dans le cas d’un film d’époque, cette phase débute par des recherches documentaires, même si le souci de véracité historique peut parfois être supplanté par la représentation artistique que le public se fait d’une période. Un décor du passé est néanmoins plus compliqué à créer qu’un autre, notamment en termes de mobilier et d’accessoires. De longues heures "aux puces" et chez les antiquaires sont nécessaires pour dégotter des objets souvent introuvables et dont l’aspect doit être, non pas usé, mais ancien. Il faut aussi trouver l’art et la manière de cacher les traces du monde moderne : enseignes, parcmètres, panneaux, etc.

Les films - fantastiques ou de science-fiction - où règne l’imaginaire, comporte la difficulté inverse : créer de toutes pièces un monde et ses objets. Quant aux décors contemporains, plus aisés à concevoir, ils permettent de s’attarder davantage sur l’univers qui entoure et traduit le personnage.

Le chef décorateur propose ensuite au réalisateur les idées de son équipe via des dessins, des croquis, des plans, et parfois des maquettes. Le problème n’est alors pas forcément de faire accepter l’esthétique choisie, mais de trouver un réalisateur capable de lire un plan ou de se projeter dans l’espace réduit d’un prototype !
Précisons que le "chef déco" doit également accorder son projet avec celui du chef opérateur : les matières, les couleurs, les satinés ou les opaques ne prennent sens que s’ils sont éclairés en conséquence. Sans lumière, le décor n’existe pas.
 
Ce n’est qu’une fois les idées validées que s’amorce l’"étape qui fâche", la phase de devis. Notons que la décoration constitue un budget dans le budget. "Nous fonctionnons de manière autonome et devons gérer notre propre budget, qui comprend les achats de matières et matériel, mais aussi la masse salariale", indique la "chef déco". Et son fidèle assistant Mathieu Buffler de poursuivre : "difficile de gérer un devis lorsqu’on n’a pas toutes les cartes en main dès le départ : au cours de la préparation, et même du tournage, les idées et les envies ne cessent d’évoluer, pas le budget !" Une autonomie pourtant indispensable, puisque l’œil artistique du décorateur entre en jeu dès l’achat des matières premières.

C’est une course contre la montre et contre l’argent qu’engage la dernière étape de la préparation : la fabrication des décors.

Elle commence par le gros-œuvre. Pour constituer l’ "équipe construction", la "déco" fait appel à des ouvriers : peintres, serruriers, ferronniers, tapissiers, électriciens, sculpteurs, paysagistes, menuisiers, etc. Le régisseur d’extérieur, comme son nom ne l’indique pas, est chargé de l’achat du matériel lors de la phase de construction. Il supervise aussi les chantiers d’importance, un terrassement par exemple.

Une fois l’ossature du décor constituée, l’ensemblier entre en scène. Son travail, c’est l’ameublement et l’aménagement. Familier de toutes les brocantes et de tous les loueurs du coin, il sait trouver et choisir  le mobilier, l’électroménager, la vaisselle en adéquation avec le décor. L’aménagement des lieux nécessite d’avoir au préalable cerné les personnages qui y évoluent. Pour décider d’accrocher un poster de Kurt Cobain dans la chambre ou de mettre un canapé d’angle en cuir dans le salon, il faut ancrer les personnages dans un passé, un contexte social, leur prêter des centres d’intérêts, des émotions. En un mot, inventer tout ce qui n’est pas dans le scénario. Une vie hors-champ qui se traduit à l’écran en toute subtilité, par de petits indices dispersés.

Le décor est enfin prêt, reste à le transporter. C’est la mission des rippeurs, qui font "riper" -glisser - les éléments du décor. Ces techniciens spécialisés dans le transfert des objets et des meubles connaissent toutes les techniques pour déplacer sans dommage des ouvrages souvent bien fragiles.

Comme dans toutes les autres équipes, voire davantage, les décorateurs doivent être de grands débrouillards. "Entre les obstacles, les imprévus, les murs qui tombent et les peintures qui n’accrochent pas, il faut être un peu sioux pour être dans la déco !", s’amuse Valérie Elder-Fontaine avant de préciser qu’ "il ne faut jamais se contenter des solutions évidentes. Tout doit être possible".

Ruses, astuces et solutions de dernière chance tendent ainsi à devenir une norme. Il faut trouver, par exemple, comment construire une salle de bain en état de marche dans un château sans eau ni électricité. Ne pas rechigner à retaper toute une chambre en une seule journée, peintures et fenêtres comprises. Ou trouver, pour une cascade automobile, comment fabriquer un plot en faux béton assez dur pour "faire la blague" et trop mou pour abîmer la voiture. Savoir enfin accepter, devant tant de défis, que certaines choses ne marchent pas.

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Sur le plateau : décalage horaire

© BAT ACA - Woch MichelLa grande particularité du "chef déco" et de ses assistants sur le plateau, c’est de ne pas y être ! Ou très rarement. Non par manque d’envie, mais par manque de temps.

Les décorateurs travaillent donc en constant décalage avec le reste des équipes. Ils sont présents sur le plateau avant le tournage, pour l’ "ouverture" du décor, dont ils font le tour avec le réalisateur pour régler les derniers détails.

La livraison d’un décor ne signifie pas pour autant qu’il soit terminé. "D’abord parce que l’ordre de tournage n’est pas le plus logique pour nous et nous impose souvent de construire, détruire et reconstruire des éléments", explique l’assistant déco. "Et puis avec la mise en scène, les choses ne cessent d’évoluer. Tant que ce n’est pas tourné, on peut tout changer, aller plus loin", ajoute la chef décoratrice. La "déco" n’est donc pas à l’abri de devoir tout changer une heure avant le PAT, une situation d’urgence qu’elle accepte volontiers si elle est esthétiquement justifiée et non de l’ordre du caprice.

Tandis que le chef de poste et ses assistants s’attèlent déjà à la construction d’un nouveau décor, d’autres membres prennent le relais.

L’ensemblier fait le lien entre l’"équipe déco" et le plateau et assure l’acquisition des consommables et des accessoires.

L’accessoiriste est le véritable représentant de la décoration sur le plateau. S’il veille sur les lieux, précisons que sa fonction est très différente de celle de ses coéquipiers. Il est en effet un indispensable collaborateur du premier assistant réalisateur et de la scripte. Comme son nom l’indique, il est chargé des accessoires de jeu, c’est-à-dire les objets manipulés à l’écran par les acteurs, dont il contrôle les raccords. Il remet les objets en bonne place entre chaque prise et surveille, par exemple, le niveau de vodka –de l’eau- dans les verres et des cigarettes consumées, toujours à la bonne taille grâce aux "bouts raccords" qu’il possède. Son véhicule est d’ailleurs rempli de mille et un petits objets et outils qui font de lui le McGyver du plateau. Il doit en effet être un bricoleur plein d’imagination pour honorer l’autre tâche qui lui incombe : les effets spéciaux "légers". Fumée, étincelles, vent, pluie, couteau qui ne coupe pas mais fait saigner, … il sait un peu tout faire, surtout des miracles. Il est indispensable aussi bien sur le plateau, au service du film, qu’auprès des autres techniciens. Il les dépanne grâce à ses petites bidouilles et astuces, dont il garde jalousement le secret. 

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Après la dernière prise : place nette

© Benoit LinderParce qu’elle est toujours en décalage, l’équipe décoration n’attend pas la fin du tournage, mais plutôt l’ultime utilisation d’un lieu pour "casser le décor", sous l’aval du premier assistant réalisateur. "La construction d’un décor chevauche souvent la préparation d’un autre, selon le plan de travail et grâce à des équipes qui se croisent, détaille Mathieu Buffler. Toujours en flux tendu, nous alternons entre préparation et livraison d’un décor A, préparation d’un décor B, puis démontage du décor A, et ainsi de suite."  L’équipe revient donc sur le plateau, lorsque tout le monde est parti, pratiquer le démontage de ses créations et effacer toute trace de son passage. Et de celui des autres…  Inutile de préciser que les journées commencent tôt et finissent tard, surtout lorsque les démontages s’effectuent de nuit, si le rendu des lieux au propriétaire a été négocié sur un planning très serré.

Pour des besognes spécifiques, comme enlever des kilos de gravier éparpillés sur les pavés d’une place publique, la "déco" peut faire appel a des entreprises spécialisées, notamment des sociétés de nettoyage.

L’"équipe déco" a la plus importante phase de rendus. Elle ramène les éléments loués à ses multiples fournisseurs, rend les locations à leurs propriétaires et doit parfois remettre sérieusement en état des habitations de particuliers, abîmées lors du tournage. Elle peut aussi, discrètement, revendre aux autres techniciens le mobilier acheté pour le décor. Il est rare que l’équipe de tournage reparte les mains vides…

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Au quotidien: raison et sentiments

Mieux vaut n’être ni impatient, ni susceptible, pour créer des univers au goût des autres. Mais s’il faut savoir faire des concessions, être satisfait de son travail est déjà un bon début. "Dans ce métier tout est une question de souplesse. Il faut pouvoir renoncer à certaines choses, répondre à la demande mais aussi garder foi en l’esthétique qu’on a envie d’amener",  indique Valérie Elder-Fontaine avant de conclure : "il faut être passionné, et la passion vient à bout de tout !"

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Portrait

 
 

© Muriel BortoluzziValérie Elder-Fontaine s’est formée à l’art du décor au Théâtre National de Strasbourg. Elle débute sa carrière comme scénographe pour le théâtre et l’opéra. Le hasard des rencontres finit par la conduire au cinéma, où elle commence 2de assistante sur Le Temps de la désobéissance (2005).  Si elle continue de travailler pour les planches, elle est depuis 2007 chef décoratrice et a conçu entre autres les univers plastiques de Dans ton sommeil (2008) et Xanadu (2010), et a récemment participé aux décors de Sherlock Holmes 2 (2011).

 
 
© Droits réservésMathieu Buffler est plasticien de formation. Après avoir fait les beaux-arts, il entre comme accessoiriste à l’Opéra National de Lorraine. Toujours accessoiriste, il passe des planches aux plateaux (La théorie des hommes de pierre, 2007). Il a depuis été assistant et 1er assistant décorateur (Un vrai papa Noël en 2008, Xanadu en 2010), régisseur d’extérieur (Les Invincibles, 2008 et 2009) et chef décorateur sur de nombreux courts-métrages.