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Maquillage et coiffure : de la poudre aux yeux

 

Coiffeurs et maquilleurs métamorphosent l’acteur pour littéralement le faire entrer dans la peau du personnage, changement qui doit paradoxalement se rendre invisible. Leur rôle est fondamental pour la photogénie, à laquelle les comédiens tiennent tant, et pour la crédibilité de l’histoire : le visage est avant tout un passeur d’émotions.

Si une part de leur travail est de créer des visages signifiants, dont ils assurent la continuité physique pendant le tournage, ils ont aussi un rôle plus discret : être ceux, psychologues, qui  mettent l’acteur en confiance.


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En préparation : mettre un visage sur un nom

© BAT ACA - Woch MichelUn mois environ avant le début du tournage, maquilleurs et coiffeurs commencent leur préparation. Après la lecture du scénario, première approche des personnages qu’ils vont devoir façonner, ils passent le plus de temps possible à échanger avec le réalisateur : comment voit-il le personnage ? Quel est son caractère ? Son apparence doit-elle évoquer la simplicité, la sophistication, la caricature même ? "J’ai pris l’habitude, précise Séverine Martin, coiffeuse et maquilleuse, de demander au réalisateur un petit texte résumant la personnalité de chaque personnage, la façon dont il se l’imagine, pour savoir jusqu’où je peux aller. S’il s’agit d’un film d’époque, les directions de travail sont déjà déterminées et demandent surtout à se documenter. Mais pour un film contemporain, la vision du personnage est bien plus subtile".
 
Les grandes lignes établies, il est temps, pour tous les chefs de poste travaillant l’image des protagonistes, de faire converger en un même sens leurs idées : chef coiffeur, chef maquilleur et chef costumier se réunissent autour du réalisateur et des comédiens. Pour le chef coiffeur, c’est l’occasion d’une prise de contact capillaire. Il se rend compte de la qualité des cheveux des comédiens, apprend si d’éventuels changements, comme une coloration, devront être effectués avant le tournage et établit le niveau de sophistication des coupes à réaliser.

Le chef maquilleur fait quant à lui la connaissance épidermique des comédiens: "c’est important de prendre un premier contact avec leur  peau,  pointe la maquilleuse, car selon leur nature, sèche, grasse, ridée ou élastique, nous devons adapter nos produits". La réunion HMC est surtout le moment décisif des propositions et des essais. "Les mots ne suffisent pas, poursuit-elle. La notion de maquillage forcé, par exemple, évoquera à chacun une composition différente. Il faut donc montrer au réalisateur des photographies de différents styles de maquillage, pour être sûr de ce qu’il aime et n’aime pas".

Contrairement aux autres techniciens, le maquilleur ne peut se contenter de concrétiser les souhaits du réalisateur. Son défi est de taille : concevoir l’image du comédien à l’écran. "Le comédien a sa propre vision de lui, le maquilleur en possède une autre. Il faut donc avoir la capacité d’harmoniser ce que l’acteur voit, ce que le réalisateur veut et ce que l’on a envie de créer", souligne notre maquilleuse.

Pour matérialiser au maximum son travail préparatoire, le chef maquilleur procède à des essais de maquillage filmés. Ces derniers lui servent principalement à trouver le fond de teint idéal, qui doit être déterminé selon la peau du comédien et le support d’images utilisé. La HD et sa pixellisation très fine, par exemple, exige des techniques toujours plus innovantes. Le pinceau et l’éponge laissent aujourd’hui place à l’air-brush, sorte de vaporisateur qui projette un voile imperceptible de fond de teint, évitant les traces des poils du pinceau ou l’aspect poreux de l’éponge. Mais l’ustensile, encore mal connu, "doit être amené en douceur. Il est vrai que son air de pistolet à peinture peut vite évoquer un ravalement de façade et laisse les comédiens perplexes…", sourit Séverine Martin.

Le chef maquilleur ne s’arrête pas à la surface sensible du visage. Celle de la pellicule l’intéresse aussi. Et la lumière encore plus. Il se renseigne donc auprès du chef opérateur, afin de savoir s’il doit accorder son maquillage à une lumière chaude, froide ou la lumière du jour. Car selon les teintes lumineuses, un maquillage désaccordé pourra changer de couleurs, voire complètement disparaître !

© Benoit LinderLa préparation du chef maquilleur s’alourdit encore si le scénario prévoit des "effets spéciaux". En maquillage, correspondent aux effets spéciaux tous les éléments de transformation. Ils nécessitent souvent de petites prothèses, en gélatine ou silicone, simulant des cicatrices ou des plaies légères. Et c’est dans sa cuisine, où il trouve des ingrédients inattendus, que le maquilleur prépare ces balafres ensanglantées. Mais attention, transformation n’est pas forcément synonyme de prothèses. Maquillage et produits spécifiques suffisent souvent à créer l’illusion : sous des doigts habiles, plasto, tuplast, glatzan et poudres provoquent des crises d’acné, de vilaines plaies et des vieillissements carabinés.

Enfin, chef coiffeur et chef maquilleur terminent leur préparation par un découpage spécifique à leur domaine. Il est indispensable, car d’une séquence à l’autre, un personnage peut vieillir, rajeunir, tomber malade… autant de changements d’apparence qui doivent respecter la continuité. Dans ce planning détaillé des séquences, l’apparence de chaque personnage est donc consignée grâce à des notes et des photos prises lors des essais. Impossible en effet pour eux, pour le chef maquilleur surtout, de prendre appui sur la base neutre du visage, car personne n’a le même teint tous les jours.

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Sur le plateau : du baume au cœur

La taille des équipes coiffure et maquillage, comme celle des autres, s’adapte au budget du film. D’une seule personne gérant les deux domaines pour les plus petites productions, elle peut compter une dizaine de personnes lorsque le budget est conséquent ou qu’il y a de la figuration. Chacun suivra alors les mêmes acteurs durant tout le tournage.

Arrivés très tôt, les coiffeurs et maquilleurs s’installent. La régie les aide, car ils emportent avec eux d’énormes malles pleines de minuscules flacons, poudres, laques, pinces, pinceaux et autres outils cosmétiques en triple exemplaire.

Tout - table, lumières et glaces maquillage-  doit être prêt à l’heure de convocation des comédiens. La préparation de ces derniers varie et peut durer d’une à quatre ou cinq heures pour les maquillages et coiffures les plus complexes.

Si, par le passé, la fonction cosmétique était prédominante, c’est aujourd’hui la fonction dramatique qui compte. Le travail des maquilleuses et coiffeuses ne saurait donc se restreindre à une mise en beauté. Au contraire : un film fantastique exigera une apparence surréaliste, quand un projet naturaliste demandera la vérité d’une peau rougie et de cheveux collés par la sueur.

Le maquillage, plus que la coiffure, est un art long et délicat, où une succession de petites touches doit recréer la peau et ses mille nuances. "Avant d’arriver au  style du personnage, nous  rétablissons l’équilibre du visage par des jeux d’ombres, qui creusent, et de lumière, qui donnent du relief. Ce qui est loin d’être évident, puisque d’un jour à l’autre, le comédien peut avoir le teint plus pâle, les traits tirés, des cernes… Il faut pouvoir rendre au personnage le visage qu’il avait la veille ou trois semaines avant, pour respecter la continuité", explique notre maquilleuse.

Pendant ces heures où les acteurs s’abandonnent entre leurs mains, les coiffeuses et maquilleuses enfilent leur deuxième casquette : psychologue. Elles se doivent d’écouter les comédiens, leurs confidences, leurs insatisfactions, voire leurs attaques dans les pires cas. Et surtout leur parler, les mettre en confiance et en condition : « nous sommes le tampon entre vie privée et plateau, précise Séverine. C’est le seul moment de la journée où l’acteur est seul avec quelqu’un. C’est surtout le moment étrange de la métamorphose : lorsqu’il arrive, il est un individu ; lorsqu’il repart, il est l’Acteur. Nous avons ainsi un rapport très particulier avec eux, intime, au plus près de ce qu’ils sont. Un rôle qu’on pourrait presque dire maternel, on s’occupe d’eux... Les crèmes ne suffisent pas pour qu’ils se sentent bien. »

© Benoit LinderVoilà enfin le moment où émerge le personnage : coiffé et maquillé, l’acteur est dans la peau de l’autre, prêt à jouer son rôle. Pour les coiffeurs et maquilleurs, le plus gros est fait. Leur incombe maintenant un travail d’endurance : surveiller et éviter les faux raccords. Une coiffeuse et une maquilleuse suivent ainsi toute la journée les acteurs "à la face", jouant des coudes entre chaque prise pour entretenir leur apparence. "On est alors ce que j’appelle des Madame Houpette, s’amuse la maquilleuse. Pendant des heures, on traque la mèche folle ou le nez qui brille. C’est surtout important en coiffure, car on se passe tous la main dans les cheveux. Des détails qui nous valent souvent des reproches de futilité". C’est oublier que le regard du grand public sera attiré, avant tout le reste, par le visage des comédiens.

A la fin de la journée, les loges maquillage redeviennent un sas de décompression. Après le démaquillage et le décoiffage, les acteurs ont droit à un petit masque relaxant. A moins que l’installation du HMC soit trop sommaire, sans accès à l’eau chaude. Enfin, chacun doit nettoyer et ranger tous ses produits.

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Au quotidien : la tête sur les épaules

On l’aura compris, être maquilleur ou coiffeur de cinéma ne demande pas seulement une maîtrise esthétique. Le relationnel demeure le fondement de ces postes où flexibilité et écoute sont nécessaires. Mais "si l’intimité aux comédiens est parfois difficile à gérer et demande une certaine maturité, nuance notre maquilleuse, le plaisir de la métamorphose est le plus fort. Comme des peintres, mais sur des toiles vivantes, nous façonnons avec les ombres, les lumières et les couleurs."  Seule ombre, au tableau cette fois : le manque de fournisseurs spécialisés et de formations reconnues en France.

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Portrait

 
 
© Droits réservésSéverine Martin a débuté sa carrière comme coiffeuse dans le circuit traditionnel avant de suivre une formation spécialisée en maquillage et coiffure de spectacle. Elle travaille quelques années à l’opéra et au théâtre avant d’entrer dans le cinéma, où elle commence comme renforts sur un film d’époque, La Resistance. Elle enchaîne depuis les longs-métrages et séries (La saison des orphelins en 2007, Dans ton sommeil en 2008, Xanadu en 2010) tout en continuant d’exercer ses talents pour le spectacle vivant, la mode et la télévision.