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Le directeur de production : des chiffres et des êtres

 

Le directeur de production organise la réalisation financière et humaine d’un film. Il est l’épicentre du tournage : sa mission est de coordonner les interventions des différents corps de métier tout en veillant à ce que la réalisation du projet ne s’éloigne pas des prévisions chronologiques et budgétaires. Un poste délicat aux multiples compétences.


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En préparation : préposé au budget

Le directeur de production est engagé par le big boss, le producteur, lorsque le projet ne se résume encore qu’à un scénario. Il commence par se plonger dans le texte car sa lecture déterminera le budget et la conduite du projet. Si la mission du producteur est de réaliser le montage financier du film, c’est-à-dire son plan de financement, c’est au directeur de production d’établir son budget dans le détail : "notre préparation est avant tout financière, nous éclaire Bertrand Soupey, directeur de production. Il faut en premier lieu vérifier que le scénario est bien en adéquation avec le budget. Si ce n’est pas le cas, nous devons chercher des moyens supplémentaires ou tenter de faire des économies sans altérer le projet, ce qui demande à retrancher des passages du scénario dont on sait d’avance qu’ils ralentiront le récit ou ne serviront pas à l’intrigue". Une première étape délicate face à des scénaristes et des réalisateurs souvent réticents.

Parallèlement, la production lance les castings et les repérages, deux démarches chronophages. Le "dir de prod", comme on l’appelle, est présent lors des castings. Son regard doit y avoir une justesse à la fois dramatique et financière, car même les comédiens se négocient, surtout lorsque leurs cachets dépassent le budget prévu. 

Ce n’est que lorsque ces étapes apparaissent bien engagées qu'un premier assistant est mobilisé pour commencer le dépouillement et le plan de travail. "Il est essentiel de pouvoir figer les choses au plus vite, note Bertrand Soupey, non pas pour les décors mais pour les disponibilités des comédiens", que le directeur de production devra d’ailleurs orchestrer.

Vient ensuite pour lui le moment d’embaucher les techniciens. L’habitude veut que le réalisateur amène avec lui ses plus proches collaborateurs : son premier assistant, sa scripte, son chef opérateur parfois. "Il est du ressort du directeur de production de constituer le reste de l’équipe, pointe le "dir de prod". Nous devons donc bien connaître les techniciens afin de faire au réalisateur des suggestions selon les méthodes et les styles de chacun. Certains peuvent être plus adaptés à un type de projet qu’à un autre et l’on se doit d’en tenir compte, comme des problèmes humains ou techniques qu’on a pu connaître par le passé".

L’équipe constituée, le directeur de production doit revenir à ses chiffres pour négocier et établir les devis et contrats, poste par poste : contrats de production audiovisuelle, de location, d’assurance, d’embauche, d’accords de publicité,… "Toutes les relations nouées autour d’un film, qu’elles impliquent les auteurs, le réalisateur, les techniciens ou les partenaires financiers doivent faire l’objet de conventions et de contrats. Sans même parler du matériel à louer !", souligne Bertrand Soupey. Un gros travail administratif qui clôt la préparation, car le devis doit, dans l’idéal, être réglé et rendu avant le début du tournage.

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Sur le plateau : libre arbitre

Pendant le tournage, le  "dir de prod" est le lien entre le plateau et le producteur. Il l’appelle d’ailleurs tous les jours pour l’informer des dernières nouvelles concernant l’avancée du film.
Bien entendu, le directeur de production ne peut se débarrasser de la paperasse une fois le tournage commencé. "C’est à lui de gérer et signer la vingtaine de factures et d’autorisations qui arrivent chaque jour", explique Bertrand Soupey avant de préciser qu’ "il faut aussi négocier les prix au maximum auprès des loueurs de matériel et veiller à ce que la réalisation ne déborde pas trop du budget de départ". Il est heureusement assisté par son équipe : la secrétaire de production gère les bons de commande et finalise les feuilles de service avant de les amener sur le plateau ; l’administrateur de production, au rôle de comptable, établit les fiches de paie de l’équipe, qu’il distribue ensuite.

Si on lui prête main forte, c’est que la casquette de financier du "dir de prod" n’est maintenant qu’un second rôle. Dès le début du tournage, c’est la communication qui l’occupe. Et il n’est pas donné à tout le monde de savoir composer avec tant de personnalités différentes. "La présence du directeur de production sur le plateau dépend avant tout des méthodes de chacun, nuance Bertrand Soupey. Certains y passent leur temps, d’autres y passent en coup de vent. Pour ma part, j’assiste chaque matin à l’ouverture du plateau. Cela me permet de saluer et me faire connaître de tout le monde, mais surtout de partager un moment  autour d’un café". Un café, c’est effectivement l’occasion de discuter librement, donc d’entendre les commentaires et les ressentis de chacun. Une manière informelle mais efficace de désamorcer des tensions inévitables : "un tournage est un moment très spécial, un microcosme où la vie semble concentrée, où la comédie humaine s’amplifie", ajoute-t-il.

Le directeur de production se doit en effet d’être à l’écoute de tous et répondre à tous les problèmes qui se posent. Il doit d’abord être au fait des tâches des techniciens, car chaque jour amène son lot d’imprévus et de solutions à trouver: "qu’il s’agisse de matériel supplémentaire à acquérir ou de changement d’emploi du temps, à cause de la météo ou d’un acteur souffrant, il faut savoir trancher et prendre des décisions qui respectent à la fois la mise en scène et le budget". Et mieux vaut ne pas se tromper, même dans l’urgence, car une journée de tournage représente plusieurs milliers d’euros.

Le contact avec les techniciens lui permet également de suivre indirectement les comédiens. Scripte, maquilleuses, habilleuse ont en effet des contacts privilégiés avec eux et le directeur de production se tourne vers ces intermédiaires pour "prendre la température" de la journée. Une manière pour lui de savoir à l’avance si des problèmes de fatigue, d’oubli de textes ou de mauvaise humeur risquent de ralentir le travail quotidien.

C’est surtout auprès du réalisateur que le "dir de prod" use de diplomatie. Sa présence sur le plateau doit être suffisamment légère pour ne pas saper l’autorité du réalisateur, perçu comme le véritable moteur de l’équipe. Il lui faut ensuite cerner sa personnalité, s’y adapter, pour "savoir sur quelle corde jouer au moment où il faudra lui faire accepter quelque chose qu’il refuse ou lui dire ce qu’il n’a pas envie d’entendre", concède Bertrand Soupey. Car entre les idées foisonnantes du créateur et les moyens disponibles, le gouffre est souvent de taille "et les plus belles idées ont toujours un coût, nous rappelle-t-il. De cet écart naît une tension qui doit toujours demeurer créatrice".

Aux qualités relationnelles du "dir de prod" doit donc s’ajouter un œil et une sensibilité artistique, lui permettant de faire le tri dans les idées et de distinguer celles qui sauront amener quelque chose de plus au film.  "Il faut savoir donner son avis, conseille Bertrand Soupey, mais toujours de manière très ouverte. La difficulté est d’arriver au meilleur compromis possible avec le réalisateur, sans qu’il soit frustré. La notion de frustration est importante : on ne doit jamais fermer la porte, car rien n’est pire qu’un metteur en scène qui se braque. Il faut demeurer dans l’échange quoi qu’il arrive. C’est une question de confiance mutuelle : lui et moi devons faire le même film". On comprend donc toute la difficulté de ce poste, où art et argent ne cessent de s’entrecroiser.

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Après la dernière prise : le compte est bon

La post-production, étape bien moins onéreuse que le tournage, est donc moins stressante (sauf dans le cas d’un film en 3D). "Après la dernière prise, notre rôle s’allège, convient le "dir de prod", mais le tournage ne s’arrête pas tout de suite pour nous ! Il reste à clôturer les comptes, ce qui peut prendre une dizaine de jours. S’il y a eu des sinistres durant le tournage, il nous faut aussi revenir sur les lieux pour des questions d’assurances."

En revanche, ce n’est pas toujours lui qui accompagne le film jusqu’à son terme. Il existe aujourd’hui des directeurs de post-production qui l’organisent, du montage image à l’étalonnage, en passant par le montage son et la post-synchronisation
Mais quel que soit le cas de figure adopté, c’est toujours au directeur de production que revient la gestion du budget, donc le suivi financier de la post-production.

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Au quotidien : à l’écoute

Il va sans dire qu’un "dir de prod" doit être à l’aise avec les chiffres. Avoir la tête sur les épaules et les épaules larges sont d’autres qualités fondamentales : "c’est un poste délicat, qui inspire souvent la méfiance. Chaque décision porte à conséquence, et pas seulement sur le budget. Le résultat financier dépend beaucoup de la qualité des rapports humains sur le tournage". 

Plus que les chiffres, c’est donc avec l’équipe qu’il ne doit pas être en porte-à-faux. "Etre à l’écoute, trouver les mots justes, voilà la majeure partie de notre travail. Entre toutes ces personnalités qui doivent créer ensemble, il faut que la sauce prenne et nous sommes un peu les cuisiniers", conclut Bertrand Soupey, fort de son expérience.

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Portrait

 
 
© Droits réservésBertrand Soupey a d’abord été cadreur dans la publicité avant de se diriger vers l’univers de la fiction. Il y entre par la petite porte, au rang de régisseur adjoint. Il passe ensuite à la réalisation de documentaires et de fictions (Etat d’urgence en 1995, L’Entretien en 1999). Un parcours complet qui lui permet aujourd’hui d’être un directeur de production familier des plateaux et de leurs aléas. Il a notamment orchestré Les Invincibles (2009) et Xanadu (2010).